Ce chanteur, qui sème des rythmes afro-américains dans son rap, clame dans cet album son amour pour le Maroc. Comme un sportif du haut niveau, le jeune rappeur passe d’ailleurs des contrats avec des marques réputées. Il a une façon à lui d’expliquer l’explosion commerciale de rap de ces dernières années. « On sait ce que demande le peuple. On sait ce que les jeunes veulent. Alors, on leur fournit ce qu’ils aiment… ». Dire que les rappeurs de la « Nayda » sont complètement décomplexés vis-à-vis de l’argent est un doux euphémisme. Rien à voir non plus avec les joyeux tangérois « Zanka Flow » ou encore « Kachla » qui redistribuent dans les quartiers de l’ancienne médina de la ville du Détroit leurs albums et un peu de leur énergie militante. Le rap qui a mangé de la vache enragée sur le bitume des cités n’a jamais promis le grand soir. « Nous faisons du rap hardcore pour le plaisir des accros et pour éveiller les consciences de notre peuple. Si nous voulions de l’argent, nous pourrions faire des « wannabes », mine de rien, et faire comme les autres. », affirme Muslim, ex-membre de Zanka Flow et fondateur de « Kachla ». Muslim, ce rappeur tangérois très inspiré, aime le rap et le défend depuis toujours, mais ne se berce pas pour autant d’illusions. Il vient de mettre terme à sa carrière de rappeur. Pourquoi ? « Pour des raisons que je garde pour moi-même ». Une musique contestataire ? Textes de révoltes ? « Les gens ont encore en tête l’image du rappeur révolutionnaire au discours radical. C’est de la préhistoire ! L’époque où Public Ennemy aux Etats-Unis prônait la révolte et le black power est quasiment révolue. », souligne l’un des jeunes rappeurs casablancais. . De quoi estomaquer les chefs de produit et autres manitous du marketing, bien sûr.
Au domaine du rap, le business est roi. Et même si les ventes ont tendance à baisser depuis quelque temps, piratage et sites de téléchargement aidant, l’explosion commerciale qui a tout déclenché vers 2005, confirmée par l’arrivée de la radio Hit Radio, le Sky Rock marocain pour les fans, a fait tourné les têtes. On a l’impression que tout est allé si vite. Le rap marocain, exprimant sa dérive vers la variété, est aujourd’hui un mouvement musical solide avec ses valeurs sûres.
Qui peut vendre des milliers d’exemplaires dans les cours de Derb Ghallef, Chahtman ¨Prod et autres pointes de ventes ? L’ « illustre » Bigg l’a réussi peu importe la manière. Son succès lui a nourri énormément d’illusions. « Je suis le roi du rap au Maroc », ou encore « J’ai plus d’impact qu’un grand parti politique sur les gens. » Mais, maintenant, après ces déclarations « folles » et insensées, il est devenu la cible de moquerie et de répugnance. A croire les membres de Kachla qui lancent d’un même souffle « Bigg, tu n’es qu’un pseudo-contestataire. Tes thèmes ne parlent que des filles « Satates » et d’un feuilleton d’hypocrisie sociale dont tu es le protagoniste. »
Les rappeurs, c’est vrai, affichent avec insolence leur obsession à vouloir faire du fric, vite et tout de suite, à moins qu’ils ne soient tout simplement un peu moins hypocrites que beaucoup d’autres artistes. Mais ces rappeurs, sont-ils des ex-pauvres ou des nouveaux riches ? Question d’une importance extrême à la quelle on ne peut pas répondre sans avoir la tentation de tricher. D’abord, que réclame un ex-pauvre quand il est signé pour une maison de disques ? « Au lieu d’éplucher son contrat, il demande de l’argent liquide, cash », dit d’expérience, Maurice, Directeur Général de FTG. « Quand vous sortez des milieux défavorisés et que l’argent se profile, vous raisonnez à court terme. Alors, c’est vrai, certains producteurs, aux quatre coins du monde, sont amenés à doubler voire tripler les avances pour un premier album. ». Mais, ceci n’empêche pas les grosses maisons de disques de s’y retrouver largement.
Le rap présente un énorme avantage pour un producteur. Il réclame des machines, du temps en studio, mais pas énormément de musiciens. Avec 300 dirhams pour l’enregistrement d’un morceau, soit deux voire trois fois moins bien des albums de variétés, vous pouvez sortir un CD de qualité professionnelle. C’est la grande force de Chaht man Prod, le label de Casa Crew, fondé et géré par Youness alias Chaht Man.
Dans son bureau aux airs de squat dont les m urs semblent tenir grâce aux affiches de son groupe, des nouveaux albums et des concerts, il est bien obligé de se faire une raison. « Pour encourager les jeunes rappeurs indépendants à enregistrer des morceaux à moindre coût.
Actuellement, le rap marocain englobe trois catégories : La catégorie A les groupes qui veulent atteindre la notoriété à tout prix sans aucune révérence à leur public, la catégorie B, les rappeurs qui aspirent à un éventuel succès en restant le plus possible fidèles à leur public, et la dernière catégorie qui font toujours du rap conscient radical. Moi, en tant que producteur, j’opte pour cette troisième catégorie ». Tout le monde est passé par là. Jo, X-Side, Shawline, Steph-Ragga-man, entre autres, y compris Casa Crew.
« Une image ne représente pas une culture »
Zanka Flow, Kachla, Jo, X-Side, Rabat Crew, Tar, Would Chaâb sont des rappeurs qui ont réussi à faire des albums, malgré toutes les difficultés de distribution auxquelles ils font face. Ils restent déterminés à jouer selon leurs propres règles. « Les groupes qui signent pour des maisons de disques proposent des albums vendus à 40 ou à50 dirhams. Il est certain qu’on ne peut pas leur faire de compétitions. Mais, ce n’est pas de leur musique qu’on va se souvenir. Elle n’est pas là pour durer. », affirme Abdessallam Bennouna, alias Big Dee, ex-membre du groupe X-Side. Mais, l’on se pose la question : quel est le positionnement des rappeurs indépendants face à ce type de marketing ? « On se plaint pas du rap commercial. », explique Hanane, alias Temps de Dresse membre actuel du même groupe. « Il est clair qu’il y a un formatage du rap dans l’industrie pour le rendre accessible à un public non averti. A mon avis, il va falloir que les rappeurs fassent quelque chose de créatif et de personnel. C’est comme cela que le rap s’est développé au départ. » Avec le temps, on a l’impression que les rappeurs de la scène underground tentent d’être moins critique vis-à-vis de l’orthodoxie qui imbibe le mouvement. « Les groupes à vocation commerciale font ce qu’ils veulent et nous essayons de faire cela à notre façon. », conclut-elle. Son groupe X-Side est un groupe indépendant. C’est pourquoi Cut Killer, le fameux Dj « du monde » l’a qualifié de Wu-Tang Clan, les légendaires du rap US. Et ce, dans l’avant-goût de sa mixtape « Opération Freestyle Maroc ». Ils sont trois membres. Ils ont hérité une rage, un recul et une force de conviction implacable qui transpirent de leur premier maxi officiel, intitulé « Come Back ». Sorti il y a un an, le mini-album collecte en 5 titres seulement, l’histoire et l’esprit du groupe. Le résultat est brut et puissant. Dés l’ouverture, les paroles de « Bine Saddam ou Chaâb » instaurent une tension palpable. Avec précision et hargne, X-Side déboulonne les rouages de la politique américaine, dénonce les pratiques de l’industrie du rap, ridiculise la concurrence et met en scène les protagonistes show biz. Le tout avec une éloquence singulière. L’ensemble, massif, pourrait être éreintant si les rappeurs n’étaient pas des MC’s dont la dimension dépasse largement le cadre usé du rap conscient. Entre coups de gueule, punchlines, métaphores historiques, ils visent juste quand ils évoquent la détresse de leurs quartiers dans « Streets of Casablanca» et exploitent leurs réflexes de battle rhymers dans la féroce « Faux MC ». Doit on conclure que le rap indépendant réussit à se faire une place ? Le hip hop reflète un esprit positif, explique O-Sky, membre du groupe. « On veut s’amuser. Les petites maisons de disques commencent tout juste à avoir un réseau de distribution décent. Quant au rap commercial, les phénomènes de mode ont toujours existé. Mais, une chose est certaine, une image ne représente pas une culture. Il ne faut pas regarder les Etats-Unis comme un modèle à suivre. L’état d’esprit devrait commencer à évoluer parce que la musique a commencé à changer ». |